Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Valentin

   

 

 

 

 

 

 

 

Je me rue tant bien que mal dans la chambre et ferme à clef derrière moi.

 

-Lila, sois raisonnable!

 

-Non.

Ça ne l'arrêtera pas. Il a les clefs. Il va ouvrir. Je m'effondre contre la porte dans une tentative désespérée de lui bloquer le passage.

 

-Je t'en prie, laisses-moi t'emmener à l'hopital!

 

-Non.

Les larmes coulent en continue le long de mes joues comme un véritable torrent. La poignée de la porte cliquète tandis que Charlie y tourne frénétiquement la clef. Ce bruit me vrille le cerveau; il semble tout droit sorti d'un cauchemar.

 

-Fais-le pour le bien du bébé!

 

-NON!

Une nouvelle contraction me transperce et je me plie en deux sous l'effet de la douleur. Libérée de son obstruction, la porte s'ouvre, laissant apparaître le père de mon futur fils. Je n'en crois pas mes oreilles. Comment ose-t-il me parler du bien de l'enfant que je porte en moi alors que lui-même veut m'envoyer à la maternité pour l'extirper de mon corps? "N'insiste pas Charlie, je ne mettrai pas les pieds là-bas et mon bébé ne s'en portera que meilleur."

 

Je scrute le regard de mon compagnon, espérant y entrevoir une lueur de compréhension, peut-être même de soutien. Mais seule demeure une expression dure et froide. Il me répond:

 

-Ecoute Lila, je sais que tu n'es pas très enthousiaste à l'idée que son code génétique soit légèrement modifié mais c'est la loi! La politique de l'Enfant Parfait, tu as oublié? Tu n'as rien à craindre, ils n'en feront pas un robot.

 

-Mais il ne sera plus mon enfant! je lui hurle.

 

-Il aura simplement les gènes les plus résistants que l'on puisse créer, marmonne Charlie d'un air agaçé, ils prendront la place de certains autres gènes trop faibles dans leurs organisme, rien de plus.

 

Je ne peux répliquer car un douloureux spasme me parcourt et me coupe le souffle. L'heure est proche, je le sens. Dans quelques heures, je mettrais mon enfant au monde. Dans un monde où à peine né, il me sera immédiatement arraché par les docteurs qui passeront des jours à lui injecter je ne sais quels anticorps ou molécules afin d'en faire un parfait petit robot musclé, travailleur et à la longévité exeptionnelle. Et environ une semaine plus tard, on me rendra mon nouveau bébé qui n'aura plus aucun lien de parenté avec moi. Je vois bien tout les bébés qui sont soumis à ce traitement: on dirait qu'on leur a enlevé tous leurs sentiments, toutes leurs émotions, ils ne pleurent presque pas, ils ne rigolent presque pas, ils ne veulent plus s'amuser...Et puis...Ils se ressemblent tous tellement! Aucun ne ressemble réellement à ses parents.

 

Charlie me regarde, les yeux plissés. "Tu as déja perdu les eaux, pas vrai?

 

-Il y a un quart d'heure" je lui réponds à bout de souffle

 

-Dans ce cas tu DOIS accepter de venir avec moi, le temps presse, conclut-il en s'avançant vers mon sac posé sur le lit. Il fouille quelques instants avant de se tourner vers moi. "Où est ton portefeuille?"

 

-Je ne sais pas, je lui siffle en évitant son regard qui commence à se faire accusateur à mesure qu'il commence à comprendre.

 

-Tu l'as planqué, c'est ça? (je ne réponds pas) Nom de Dieu Lila! Tu veux qu'il meurt? Tu veux vraiment tuer notre fils avant même sa naissance? Tu n'en as pas le droit Lila! C'est aussi MON fils au cas où tu l'oublierais!

 

-Mais pour l'instant, c'est moi qui le porte, lui rétorquais-je avec colère.

Toujours écroulée sur le sol, je lutte avec mon corps pour me redresser le plus possible malgrès le supplice que cela me procure et pose une main protectrice sur mon gros ventre. Il faut que Charlie comprenne: dans l'immédiat, j'en suis responsable bien plus que lui. "Je suis désolée mais je refuse de perdre mon bébé.

 

-Mais tu ne pourras pas toujours le tenir à l'écart de la société! hurle mon compagnon. Imagine combien il se sentira seul et différent quand nous l'enverrons à l'école et que tous ses camarades auront un organisme optimisé à la perfection tandis que lui... On se moquera de lui Lila! Et plus tard, quand il devra trouver du travail; qui l'embauchera alors qu'il sera plus faible et moins futé que tous les autres jeunes de son âge? Quel avenir penses-tu offrir à ton fils en le privant des soins qui sont accordés à la communauté entière? Ouvre les yeux: en voulant assurer sa vie, tu vas au contraire l'empécher de vivre. Il ne te remerciera pas."

 

Bien sûr, tous ces arguments sont sensés. C'est probablement de l'idiotie de vouloir passer entre les mailles du filet du formatage de la société. Et qui sait si cette résistance ne risque pas de me retirer mes droits parentaux? Mais actuellement, l'integrité de la petite vie qui s'agite en moi est ma seule préoccupation. La douleur des contractions est de plus en plus forte à mesure que mes résistances physiques diminuent. Je dois à tout prix éloigner Charlie et les docteurs avant d'être privée de toute mes forces. Une fois l'accouchement terminée, je pourrais ensuite réfléchir à...la suite des évènements.

 

Charlie s'accroupit auprès de moi et me demande d'une voix blanche:

"Lila, je te le demande une dernière fois; acceptes-tu de me laisser t'emmener à l'hopital pour ton bien et celui du bébé?

 

Je ne réponds pas. Je le regarde fixement et cet échange visuel aussi glacial que du métal est plus explicite que mille mots pour lui faire part de ma réponse. Après avoir compris que je ne le suivrais pas, mon compagon se relève et quitte la pièce, me laissant là, par terre, exténuée par les contractions qui m'assaillent. Avant de disparaître, il me jette un dernier regard et me lance sèchement:

"Je pars pour la maternité. Tout seul puisque tu t'obstines. Là-bas, j'irai prévenir le docteur et il viendra ici-même veiller au bon déroulement de l'accouchement. Si mon fils ne peut pas compter sur sa mère pour lui assurer la meilleure vie possible au sein de la société, alors c'est à moi de la lui offrir. À tout-à-l'heure" conclut-il en fermant la porte à demi.

 

Je reste donc couchée sur le sol, m'abandonnant à ma terrible douleur et à mon extrême anxiété. Si seulement Charlie savait... Si seulement il se doutait que ma perte des eaux ne remonte pas à quinze minutes mais bien à deux bonnes heures... Sans doute aurait-il été encore plus déterminé encore à me trainer jusqu'à cette maudite maternité.

 

Je tente de me lever pour fermer la porte à clef mais le moindre mouvement de mon bassin me donne l'impression que tous mes organes et toutes mes viscères vont glisser hors de moi et se répandre sur le sol. Je reste donc à terre, le visage luisant de sueur et les dents serrées. C'est le début de mon véritable calvaire.

 

***

 

Voici une heure que Charlie est parti. Nous habitons à environ une demi-heure de la ville, il ne devrait donc pas tarder. Et avec lui, le médecins et ses sages-femmes qui me voleront mon enfant aussitôt venu au monde.

 

Dans mon esprit, plus rien ne compte, sinon le fait qu'à chaque nouvelle contraction, mon fils se rapproche un peu plus de moi. Si tout se passe bien, je pourrais bientôt le voir enfin de mes propres yeux, le serrer dans mes bras, l'embrasser sur ses minuscules mains potelées. Ces pensées m'obligent à ne pas céder à la fatigue et me forçent à continuer à pousser. Pousser.

 

Pousser. Pousser. Pousser. Pousser.

 

Quel nom pourrais-je donner à mon enfant à son arrivée? J'ai beau y avoir réfléchis des heures entières, je ne suis jamais parvenue à faire un choix. Aurais-je dû en avoir une idée avant sa naissance?

 

Soudain, une douleur fulgurante me transperce l'entrejambe et m'arrache un cri. La souffrance s'intensifie jusqu'à devenir intolérable. N'ayant pas l'aide des médecins pour accoucher, je n'ai aucun moyen d'anesthésier mon corps contre ces dures épreuves physiques. J'en viens presque à regretter l'absence de personnel médical à mes côtés. Finalement, n'ai-je pas été sotte de refuser de faire comme tout le monde? Cela aurait été si simple... Je me prends à maudir mon entêtement à échapper au programme de l'Enfant Parfait. Peut-être ne suis-je qu'en train d'arracher mon enfant à un avenir meilleur, à une santé meilleure. Puis je me rappelle que si une seule sage-femme pénétrait dans cette chambre, Cela ne serait plus un petit garçon que je devrais élever mais un engin de la société, un petit soldat de la civilisation bourré de testostèrone et dépourvu de toute naîveté et innocence. À peine né, on lui aura volé son enfance. Je me rappelle enfin que cette douleur déchirante que je ressens entre mes cuisses est le signe qu'il s'apprète à sortir.

 

C'est la dernière ligne droite.

 

Je me concentre alors plus que je ne l'ai jamais fait de toute ma vie pousser j'espère qu'il ne sera pas malade une fois sorti pousser Charlie me soutiendra sûrement quand il le verra pousser peut-être même qu'ils partagerons les même yeux bleus pousser pourvu que les médecins n'arrivent pas à ce moment-là, pousser...

 

Ce fut la tête qui sortit la première je crois.

 

Incapable de me redresser, je sens néanmoins une petite masse humide commencer à glisser lentement le long de mes cuisses.

 

"Bienvenue au monde Valentin."

 

Valentin. Ce prénom s'impose dans mon esprit à la seconde où le bout de son crâne délicat que je ne peux contempler émerge de mon être.

 

Je pousse encore et encore jusqu'à ce que la moitié de son petit corps soit à présent sorti. Je suis tellement concentré sur mon but que mes oreilles semblent s'assourdir. Mes sens se rétractent, se centrent entièrement sur mon bas-ventre.

 

Jusqu'à ce que la porte s'ouvre.

 

Un homme en blouse blanche apparaît, suivi d'une armé de bonnes femmes transportant avec elles d'encombrantes machines héteroclites, et de Charlie. Ils se positionnent autour de moi avec une déconcertante rapidité et organisation. On dirait presque qu'ils ont répété leur manège. Mon compagnon évite mon regard; il porte toute son attention sur le bout de son fils qu'il peut pour l'instant entrevoir.

 

L'homme en blanc est accroupi juste devant moi. Il fixe mon entrejambe d'où s'extirpe Valentin en beuglant des ordres que je ne peux pas entendre. De toute façon je n'en ai pas besoin, je me contente de pousser. N'est-ce pas la base de tout accouchement?

 

La douleur a diminué au cours de ces dernières minutes. Valentin doit être totalement sorti à présent. Je l'entend hurler; je sais alors que le cordon qui me relie à lui a été coupé. Je redresse tant bien que mal la tête pour enfin contempler mon cher enfant dont j'ai si souvent révé durant ces derniers mois. Il a les yeux bleu nuit et les traits magnifiquement bien dessinés. Ses cheveux fins ont la couleur du miel.

 

C'était le bébé le plus parfait de l'univers.

 

Je n'ai le temps de l'observer qu'une poignée de seconde avant qu'il ne disparaisse dans les bras de Charlie qui l'emporte hors de la pièce en compagnie de l'homme. Charlie est parti, sans un regard vers moi, comme tout-à-l'heure.

 

Les traits soudain déformés par mon chagrin, j'agite une main vaine en direction de la porte. Ce n'est pas possible. Tout ces efforts, toute cette souffrance pour rien? Je hurle le prénom de Valentin tandis que la légion de femmes s'affaire autour de moi en me palpant la peau de tout côté dans je ne sais quel but. Je tente de les agripper, de les griffer même. Où emmène-t-on Valentin? Elles doivent sûrement le savoir! Ne peut-on pas me le laisser quelques instants? Qu'on ne me laisse qu'une petite heure pour que je le prenne dans mes bras, que je calme ses cris, qu'il s'endorme contre moi. Qu'on ne me laisse qu'une minute pour que je lui caresse les cheveux, que je lui embrasse les joues, que je puisse sentir sa chaleur. Qu'on ne me laisse qu'un instant pour que je lui dise que je l'aime plus qu'il n'est possible d'aimer sur cette Terre, que j'ai tout fait pour le protéger, qu'il me pardonne d'avoir échoué et qu'il se souvienne de moi.

 

Mes paupières tombent de fatigue. L'une des femmes assignées à mes soins se penche vers moi et me murmure des mots qui semblent se vouloir doux et rassurants. Mais comment pourrais-je être rassurée dans cette situation?

 

Je sens l'obscurité m'envahir. Par pitié, rendez-moi Valentin! Ne touchez pas à mon enfant!

 

 



02/04/2017
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