Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Kishibe_Prologue

       

 

 

 

 

         Ce matin-là, un pâle soleil illuminait le ciel, promesse faible mais tant attendue de la fin de la pluie torrentielle qui tombait depuis des jours sur les terres de Laerte. L'air encore frais et humide brillait d'un éclat nouveau, ce même éclat que l'on lui retrouve au moment du dégel printanier. Indifférent à ce beau temps retrouvé, le vieux Badal n'avait pas quitté sa chambre depuis son réveil. Il restait à son bureau, prétextant finir ses recherches sur la petite Naliee, la nouvelle pensionnaire de Domuan. En tant que chef du relais de Domuan, c'était lui qui s'occupait de l'orphelinat qui rendait célèbre cet endroit.

 

     Tout le monde dans Laerte parlait avec respect de la "maison pour enfant trouvé" de Domuan car cette maison avait été un foyer pour plus d'une personne au court de ces derniers siècles, et était une solution aux problèmes de bon nombre de jeunes parents ou d'enfants des rues. En effet, Domuan se chargeait d'élever les enfants sous sa protection et de les éduquer au mieux jusqu'à leurs 15 ans, âge de raison à Laerte où les jeunes doivent se débrouiller tout seuls. Bien sûr, Domuan ne remplaçait pas les écoles que l'on pouvait trouver à Norre, la capitale du royaume, mais les enfants y apprenaient toutefois à lire, écrire et compter, même si l'on se contentait de leurs inculquer les bases. Mais cet orphelinat aidait surtout les enfants à trouver leur voie à travers le pays. Les jeunes protégés habitants le relais étaient en effet extrêmement touche-à-tout grâce aux différentes personnes qui y passaient; des pêcheurs, des forgerons, des augures, des mendiants, des gardes... tout un éventail de destins différents mis à la porté des enfants qui apprenaient ainsi de chaque visiteur. Bien souvent, les jeunes de Domuan s'en allaient avant leurs 15 ans, pris comme apprentis auprès d'un herboriste, d'un artisan, de toute personne ne supportant pas la solitude; ou simplement adoptés par un couple désireux d'être parents. Si personnes ne voulait d'eux, les enfants partaient d'eux-même à 15 ans avec une petite somme d'argent afin de tracer leur destin par eux-même. Il arrivait aussi parfois de perdre un pensionnaire dans une rafle de mendiants.

 

     Le visage déjà morose de Badal s'assombrit davantage à cette pensée. Le peuple des mendiants vivait à quelques jours d'ici, dans une vallée aride, mais il lui était déjà arrivé à plusieurs reprises de venir à Domuan afin d'y enlever un enfant pour agrandir ses rangs. C'était de cette façon que le petit Koubatsou du haut de ses 6 ans et demi, avait quitté Domuan deux jours plus tôt. Depuis, Badal s'enfermait dans une solitude glaciale.

 

     Le frappement qui se fit entendre à la porte de sa chambre tira Badal de ses sinistres pensées. Théruge, une jeune femme joliment potelée aux cheveux bruns qui tenait lieu de préceptrice aux enfants, entra dans la pièce. Sans perdre de temps en politesses, elle marcha jusqu'à son maître, appuya ses deux mains sur le bois du bureau et lança au vieil homme:

-Ne me faites pas croire que vous faites des recherches sur la petite Naliee depuis deux jours; ne vous voilez pas la face, je sais parfaitement à quoi -non, à qui- vous pensez. Les rafles de mendiants ne sont pas une chose tragique pour les enfants, vous savez comme moi qu'ils y sont bien traités et que Koubatsou n'y sera pas plus malheureux qu'à un autre endroit.

 

     Ces paroles eurent l'effet d'une douche froide sur Badal qui fronça les sourcils avec sévérité mais dont le trouble s'était tout de même emparé. Bien sûr, Koubatsou n'aurait pas une triste vie dans le peuple des mendiants, il le savait. Mais rares étaient les personnes plus bornées que Badal, c'est pourquoi jamais il n'aurait admis s'être pris d'affection pour l'enfant et regretter vivement qu'on le lui est arraché aussi violemment et aussi tôt. Ainsi sur la défensive, Le maître de Domuan rétorqua:

-Tu devrais être avec les enfants à cette heure-ci non? Ils sont censés apprendre à faire du pain avec Shojiro ce matin.

 

-Un cavalier de Murthrjan et un garde royal sont à la porte, monsieur."

"Super. De nouveaux ennuis en perspective." se dit Badal en soupirant sombrement. Il se leva malgré tout et emboita le pas à sa consoeur jusqu'à la sortie. Il n'était pas sorti des murs de Domuan depuis 2 jours et put enfin contempler le soleil qui réchauffait progressivement la terre encore gorgée d'eau.

 

 

    Hélas, cette vision était entachée par l'ombre des deux visiteurs qui se tenaient devant la porte, leur cheval à quelques pas derrière eux. L'un était mince et pâle mais l'on devinait sa musculature sous son uniforme. Badal ne put retenir une grimace de dégoût en posant les yeux sur cette tenue composéee d'un très large pantalon qui rendait la localisation exacte des jambe de l'inconnu impossible, ainsi que d'une chemise à col recouvrant la partie inférieure du visage de l'homme. Touts ces vétements étaient faits de différentes nuances de rouge. Du pourpre au rouge clair, en passant par le rouge sombre. Rouge sang. La tenue caractéristique d'un homme du clan Murthrjan. Théruge lança un regard en biais à son maître signifiant qu'elle partageait son dégoût. L'autre individu était manifestement un garde royal, à en juger par sa tenue blanche et noire faite de mailles et recouverte d'une veste de tissu. Son visage exprimait un âge autour de la quarantaine, son menton se terminait par un bouc et ses yeux gris était calmement posés sur le visage de Badal. Bien qu'il fût un garde royal, une sérénité à toute épreuve émanait de cet homme. L'exact opposé de son compagnon de voyage.

 

    Ce dernier n'avait d'ailleurs pas encore décroché un mot. Il se contenta d'enlever le gigantesque sac qu'il portait sur ses épaules et de l'ouvrir, sans cesser de fixer le maître de Domuan. D'un mouvement fluide, il dénoua la corde qui maintenait le sac fermé, l'ouvrit, et en fit tomber deux jeunes enfants endormis entièrement nus qui ne devaient pas avoir plus de 2 ou 3 ans. Les corps des deux petits présentaient à première vue de nombreux bleus, sans doute dus aux conditions de voyage dont la durée était inconnue. Badal ne bougea pas d'un cil, les yeux fixés avec intensité sur les deux corps endormis. Il était comme pétrifié. Théruge, quant à elle, avait immédiatement bondi en avant pour prendre dans ses bras les deux enfants inconscients.

"Vous n'avez pas honte de transporter ainsi des enfants aussi jeunes dans un sac comme de vulgaires bagages? dit-elle en enlevant du mieux qu'elle pouvait la poussière qui recouvrait les deux corps après leur chute du sac. J'espère pour vous qu'ils n'ont récolté aucune blessure ou bien je ne vous laisserai pas quitter Domuan indemne!

 

 

 

     

    Théruge s'énervait très facilement quand il s'agissait de la maltraitance des enfants ou de tout autre être vivant. Le garde sembla sur le point de lancer une réplique cinglante quand la voix tremblante de Badal se fit entendre:

-Leurs oreilles. Ce sont des Kishibes. Et pas n'importe lesquels apparemment."

 

     Théruge jeta un coup d'oeil aux oreilles des deux enfants et tressaillit avant de resserrer davantage son étreinte, comme pour les protéger du regard inquisiteur de Badal et des deux voyageurs. Les oreilles des petits avaient une forme pointue, bien que courbée pour le moment, et étaient recouvertes d'une très fine fourrure brun claire. On eût dit...." Des oreilles de félins! se lamenta intérieurement Badal. Deux enfants Kishibes..." Bien qu'extrêmement rare, la maladie de Kishibe était effectivement présente dans les terres de Laerte depuis huit siècles. A première vue, les personnes atteintes n'étaient pas réellement différentes des autres. Toute la subtilité de cette particularité résidait dans leur esprit. Les Kishibes étaient des demi-humains. Des gens dotés de féroces impulsions animales et d'un instinct naturel qui n'avait rien d'habituel pour un humain. Ils pouvaient aussi en outre, parler -tout au moins, communiquer- avec les animaux. Mais de façons très sommaires, quasi-inexistante. Ce n'était cependant pas rien. Arrivés à l'adolescence, certains Kishibes commençaient à présenter des caractéristiques animales à des degrés plus ou moins forts. "Mais là, ce ne sont encore que des bébés et déjà ils possèdent des oreilles de félins!" Badal continua de fixer les deux petits, perdu dans ses pensées. Jamais il n'avait entendu parler de métamorphoses de Kishibes à un âge aussi jeune. C'était aussi improbable que de venir au monde ridé et barbu! A coup sûr, ces deux-là seraient marginaux au sein-même d'une communauté de marginaux

 

"Voilà deux nouveaux pensionnaires, reprit l'homme de Murthrjan. Le plus petit des deux se nomme Salan et l'autre plus grand, Tarhun. Au cas où vous vous poseriez la question, il n'ont aucun lien de parenté. Pas à ma connaissance en tout cas."

 

-Et d'où les sortez-vous ces deux malheureux? Vous comptiez les emmener à votre clan?

 

   Un sourire tremblotant apparut sur le visage de l'homme en rouge.

-C'est exactement ça. Mais ils sont encore trop jeunes et trop faibles pour rejoindre nos rangs. C'est pourquoi je vous les laisse en attendant qu'ils grandissent. Je reviendrais en chercher un dans quelques années. Je prendrai avec moi celui qui me paraîtra le moins...humain. il poursuivit d'une voix mielleuse: Vous devez vous douter comme moi que des gosses de cet âge commençant déjà la métamorphose peuvent renfermer en eux une énergie animale qui devrait apporter à son acquéreur de nombreux...atouts. Il serait dommage pour le clan Murthrjan de s'en priver. Et pour répondre à votre première question, leurs parents les ont abandonnés. Un enfant Kishibe n'est déja pas une grande source de popularité alors vous pensez bien qu'à ce point-là...

 

    Badal se crispa en l'entendant mentionner les Kishibes de la sorte, comme s'il s'agissait de lépreux. Mais effectivement, dans tout Laerte, les Kishibes étaient bien souvent mis aux bancs de la société. La différence se payait lourdement dans cette contrée.

Son regard se posa sur le garde qui avait jusqu'alors, suivi toute la scène sans dire un mot.

 

-Et vous, qui êtes-vous et que faites-vous là?

L'homme planta sur Badal un regard triste et aussi sombre que la nuit avant de répondre:

-Je m'appelle Oria et je suis envoyé par la Garde Royale pour protéger les habitants du relais de Domuan -en particulier ses enfants- contre les voyageurs (Oria chercha ses mots un instant)...potentiellement dangereux, conclut-il en jeta un regard en coin à l'homme en rouge.

 

    Badal acquiesça. Au moins, cet homme n'avait pas l'air d'un despote autoritaire et passablement désagréable comme les gardes que l'on pouvait trouver à Norre. Il semblait agréable et un peu de protection en plus ne serait pas de trop. Peut-être même que sa présence empêcherait de nouvelles rafles de mendiants à l'avenir.

 

   Un faible gémissement fit tourner tous les regards vers Théruge qui tenait toujours les deux orphelins dans ses bras. Le petit Salan commençait à ouvrir de grands yeux bleu-gris et posait un regard perplexe et brouillé de fatigue sur les personnes qu l'entouraient. Tarhun, lui, dormait toujours.

 

 

"Evidemment qu'ils resteront ici, se dit le maître de DomuanEt fasse le destin qu'ils y restent le plus longtemps possible et demeurent à l'abri des hommes de ce pays. Apparemment, ces deux-là ne sont pas promis à une existence facile..."

 

 

 

 



27/02/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres