Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

Chapitre 13:Pour l'éternité

 

  Souvent je me questionne: Un humain peut-il recommencer à aimer la vie avec sa naïveté d'autrefois après m'avoir appartenu? Peut-il garder toute nonchalance après avoir baigné dans la brume noire? N'y a-t-il donc aucune séquelle?

 

   Sans avoir de certitudes, je pense qu'il y en a toujours, mais qu'ils tentent de passer outre, d'oublier. Ils font mine de ne pas se douter que la fatalité leur tourne autour. Tous font semblant de vivre en m'ignorant. Ils oublient. Les humains sont exceptionnellement doués pour oublier. Même si oublier ne se résume qu'à tenter de se faire croire que certains pans de notre vie n'ont jamais existé. C'est lâche. Horriblement lâche. Une autre caractéristique humaine est la capacité à ne pas s'assumer. C'est idiot, cela constitue un poid qu'ils devront porter tout le temps de leur existence. Eux qui ne veulent que l'alléger, la font devenir de plus en plus contraignante, de plus en plus lourde.

 

  Imbéciles petits insectes.

 

  C'est à se demander comment trouvent-ils la force de ne pas tous se jeter dans mes bras pour échapper à cette vie de douleur et de mensonge.

 

   Pourtant, même si ils en avaient l'opportunité, la plus grande majorité des vivants n'envisagerait jamais sérieusement de la quitter. Il est clair que la peur de ce qu'ils trouveraient Après, les force à se tenir le plus longtemps possible sur Terre. Longtemps j'en ai conclu que seule la lâcheté était la cause de cet acharnement à m'éviter chez ses petits êtres. La peur de l'inconnu. De l'étranger. Encore une charmante caractéristique de cette minable espèce.

 

  Puis j'ai rencontré les orbes de l'Amour pour la première fois, il y a tellement longtemps que seul le Temps s'en souvient encore. Et j'ai alors compris que les humains étaient moins lâches que malades. Drogués. Ils étaient hypnotisés.

 

   L'Amour était donc bel et bien l'Assassin des vivants. Tandis que j'arpente le monde pour leur prendre la vie, lui s'échine à les maintenir loin de l'Après. Malgré notre puissance et notre pouvoir incommensurable, toute notre utilité repose sur ces faibles créatures que j'adore et méprise tout à la fois. Quelle paradoxe ironique...

 

   Et encore une fois, moi seul sortirai vainqueur de ce duel. L'amour peut bien tenter de sauvegarder les vies humaines, elles finiront toutes en ma possession un jour ou l'autre. Voilà ma différence avec la brume blanche. Elle restera toujours une puissance éphémère, tandis que moi ai l'atout de l'immortalité.

 

   Mais dans ce cas, on pourrait aisément penser que l'Amour et l'idée entière de la vie sont inutiles et dénuées de sens. Quelle logique derrière tout ça? Enfin. Je sais que je ne le saurais jamais car mon but n'est pas de comprendre cette partie de l'existence. Tout comme l'Amour est incapable de saisir intégralement le beauté de la mort. Seule la Nature connaît l'envers du décor. Ainsi que le Temps, son compagnon. Mais cette énigme ne m'est décidément pas destinée...

 

  J'ai le coeur encore amer d'avoir perdu Rémi. Certains moments, j'étais si proche de réussir... Mes serres s'étaient déjà refermées sur les chaires du blondinet quand il a finalement décidé de me fuir.

 

  Bah! Ce n'est que partie remise, après tout.

 

  En attendant de recroiser sa route ou de trouver un nouveau petit amant, il faut continuer à travailler. Travailler sans relâche, au service infini des rouages de l'Univers.

 

  Ma nouvelle cible est là, devant moi. Et elle me tourne sottement le dos. Ma bouche se tord en un rictus dédaigneux. Apparement, ce cas-là ne présentera guère de difficulté majeure.

 

  Ma petite proie est plongée dans un livre. Décidément, c'est véritablement dangereux de lire tout seul. D'après ce que je peux voir de l'endroit où je suis, il ne reste plus qu'une ou deux pages. Encore une histoire dont on ne connaîtra pas la fin.

 

  Je ferme les yeux et inspire profondément, l'esprit enivré par ce nouveau meurtre brutal que je sens arriver. La cible. La cible...

 

  La cible n'est autre que Tom Imee.

 

   Je m'approche le plus doucement possible, mes pieds glissant sur le sol tel deux serpents. Quel moyen original pour t'emporter, cher petit bout de chaire? Quelle serait la façon la plus amusante de mettre un terme à ta lecture? Je fouille un instant dans mes poches. Ma main ressort avec un petit engin métallique duquel s'échappent à l'une de ses extrémités, deux pointes argentées.

 

  Électrocution? Idée acceptée.

 

   Je m'approche de plus en plus du dos courbé qui se tient devant mon nez. Tu n'as aucune idée de ce qui t'attends, hein? Tu ignores que tu es, pour ainsi dire, déjà en route vers le royaume des morts. Pardonne-moi de t'arracher à ton histoire à quelques pages de la fin, mais le destin ne saurait attendre, je sais que tu peux comprendre.

 

   Petit humain, petit pantin. Quand tu sentira la décharge partir de ta moelle épinière et remonter jusqu'à ton cerveau pour désintégrer tes souvenirs, garde tout de même à l'esprit que je ne suis pas le monstre caché sous le lit des enfants. Je ne suis pas le démon que l'on dépeind dans les légendes. Je ne suis que l'Assassin qui a tué ton grand-père et qui tuera bientôt sa veuve. Je ne suis que l'ultime visage que ton regard contemplera quand l'éléctricité te possèdera. Car à ce moment-là, je tournerai ton visage vers moi, et vrai, je te sourirai. Je t'embrasserai. Je t'emmènerai loin de ce monde qui n'a plus rien à t'offrir, loin de ton livre qui n'a plus rien à t'offrir, loin de l'Amour qui n'a plus rien à t'offrir.

 

  Contemple ton avenir et soutient mon regard. Aujourd'hui, je t'emmène.

 

***

 

 

  Assassin,

 

   J'avoue ne pas savoir comment m'y prendre avec toi. Est-tu réellement né à travers toutes ces lignes? N'est tu vraiment rien de plus qu'un nom sur un papier? As-tu attendu que l'on écrive tous ces chapitres pour venir au monde? Tu sais comme moi que non, bien sûr. Au mieux, nous avons créé cette histoire, son contexte, nous avons créé tes cibles. Mais toi... Tu as surgi du papier comme un diable de sa boite pour regarder l'auteur dans le blanc des yeux et revendiquer ton indépendance. Soyons francs, à aucun moment, ce dernier n'a pu te contrôler. Tes pensées se déversaient à travers l'encre sans que personne ne puisse les arrêter. Tu prennais vie à l'extrémité du stylo et tu écrivais toi-même ton personnage.

 

  Est-il donc possible de te représenter comme un personnage fictif? Viendra-tu toujours occuper la place que l'on te réserve dans toutes les histoires?

 

   Pardonne-moi si j'ai l'air de t'en vouloir pour cette si grande liberté que tu t'accordes. En vérité, les mots qui sont les tiens et que l'on croit né de la plume d'un humain, m'ont énormément appris sur l'existence que nous autres, humains, sommes condamnés à traverser sans en connaître le moindre sens. Je n'aurais jamais pensé te dire ça un jour, mais, je ne regrette finalement pas d'avoir croisé prématurément ta route.

 

   N'est-ce pas que tu me connais bien? Nous sommes resté liés un très long moment (plus de deux hivers!) et tu as souvent failli m'avoir. Aujourd'hui encore, quand je regarde l'annulaire de ma main gauche, mes yeux accrochent la vieille marque rougeâtre que m'a laissé ta vieille bague, comme attendant son heure, attendant tes ordres pour revenir un jour finir ce qu'elle avait jadis commençée.

 

  Drôle de relation que la nôtre, pas vrai? Où cela aurait-il pu nous mener encore? En avais-tu seulement la moindre certitude?

 

   Sache que grâce à la promiscuité qui fût la nôtre pendant tout ce temps, tu ne m'impressione plus. Et Dieu et toi savez que cela n'a pas toujours été le cas. Mais à présent que ma peur et ma méfiance ne sont plus, il ne me reste plus qu'une immense curiosité à ton égard. Je m'interroge souvent. Qui est-tu, d'où viens-tu, Assassin?

 

   À présent, je comprend ta motivation et ton travail, la nécessité de tes meurtres. J'ai assimilé et accepté l'idée de mourir. Du moins, pour moi. Mais si tu devais un jour t'en prendre à l'un de mes proches, je te haïrai plus fort que tu ne pourrais jamais l'imaginer. Touche un seul cheveux des gens que j'aime, d'Ellie, d'Alex ou d'autres, et mes bons principes sur l'acceptation de la fin s'effondreront entièrement. C'est plutôt ironique. J'ignore ton point de vue la dessus, cela relève d'un sentiment profondément humain que tu ne peux, à ma connaissance, pas comprendre. Mais je pense que l'on accepte plus facilement la mort lorsque nous sommes seuls face à elle, face à toi, que cela n'engage que nous. Mais l'on refusera toujours que nos proches soient également affectés par ta brume.

 

 L'Amour?

 

 

Bien à toi,

 

Ton ancienne cible.



14/11/2017
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