Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

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Chapitre 5:Une immense flaque d'eau

 

   S'il est bien un fait que ces années de travail m'ont apprises, c'est qu'un humain ne me devient vraiment vulnérable que lorsque la réalité de mon existence a pénétré son esprit. Un jeune enfant de deux ans ne m'apporterai ni satisfaction, ni la moindre émotion. Pour que le phénomène ancestrale de la peur de la fin se manifeste dans toute son ampleur, il faut bien que la cible soit aussi consciente que moi de ce qui lui arrive. Sans cela... quel intérêt? En revanche, dès qu'elle s'est faite à l'idée de mon inévitable venue pour une date inconnue, elle passera inconsciemment le reste de sa vie à m'attendre impatiemment. Même s'ils prétenderont tous le contraire. Amusant, non?

 

  Et quel divertissement, quel formidable jeu pour moi que de demeurer dans la plus grande des discrétions, à l'affût de toutes leurs petites têtes dont les paires d'yeux à l'arrière me guettent avec une éternelle méfiance, frustrées de leur incapacité à prévoir mon passage.

 

  Et le pire, c'est qu'ils se disent sereins malgré tout.

 

  Comme ils me débectent tous avec leur pareille mauvaise foi...

 

  Comme cet arrogant gamin de 15 ans, cet horripilant petit Arthur...

 

  Ma bouche fine se tord en un rictus en pensant à ma dernière cible. Cet imbécile à l'égocentrisme surdimentionné avait vite ravalé sa prétendue nonchalance quand l'une de mes fléchettes jetée à la sarbacane l'étouffa en asséchant son gosier.

 

  C'était il y a trois jours. Le jeune coq Arthur déambulait dans les rues de son voisinage, la tête haute, la démarche sûre et le sourire satisfait qu'arborent ceux qui sont adulés de tous et qui en ont pleinement conscience.

 

   Moi, les membres lassivement étendus sur le sol du toit d'un immeuble alentour, je l'avais suivi des yeux pendant de longues minutes, savourant d'avance le dénouement de cette amusante fable. Le magnifique Arthur. Le jeune homme le plus populaire de son lycée, fier de ses notes désastreuses, amateur de remarques sexistes qui semblait ne jamais vexer ses groupies, et intimidateur de premier ordre. Harceleur en chef. Pousse-au-suicide en plus de Pousse-au-crime. Et en apparence, il ne se sent pas le moins du monde concerné par sa mort. Mais je pouvais lire en lui aussi facilement que dans un livre ouvert, combien il redoutait cet incertain terminus. Et je jouissais à l'idée de pouvoir l'y pousser aujourd'hui.

 

   Avant de souffler dans ma sarbacane, j'avais longuement médité sur cette boue que je sentais déborder dans le coeur de ma cible. Il est assez incroyable que des créatures aussi insipides dans le mécanisme de l'univers, puissent voir naître en elles une telle tendance à la nuisance. Tant de mépris émanait d'Arthur... Il empestait! Même du haut de mon toit, sa puanteur m'écoeurait.

 

  Et pourtant...

 

   Pourtant il ne restait rien de plus qu'un faible et petit humain noyé dans un océan d'autres humains tous petits et faibles, qui n'ont aucune vie à lui offrir, simplement une place, une minuscule place pas plus grande qu'une gouttelette d'eau qui viendra grossir les rangs de milliards d'autres gouttelettes d'eau, sans qu'elles n'y trouvent jamais la moindre utilité. Le moindre but. Au fond, si certaines personnes développent très tôt de telles tendances à la perversion, c'est sans doute tout simplement une tentative d'exister. Un moyen des plus discutables de s'arracher à la flaque d'eau pour devenir le pied qui écrase cette dernière.

 

  Et pourtant, face à moi, ils redeviennent tous égaux. Pauvres pauvres jouets de l'humanité !

 

   Je pense à Rémi, à son âme et à son corps qui portent à présent mes marques. Il s'est livré à moi car il n'avait pas le tempérament ni la bêtise pour être assez mauvais et s'en sortir. Dans son esprit embrumé, une seule solution éclaire encore ses pensées pour cesser d'être une goutelette d'eau parmi des milliers d'autres identiques goutelettes d'eau: s'arracher à la masse oppressante de la manière la plus simple et radicale qui soit. C'est ça ou Arthur. Fuir les rangs des oppressés ou rejoindre ceux des oppresseurs. Je soupire. Les humains ne voient-ils pas d'autres façons de tenter de vivre?

 

  Décidément, la majorité semble bien trop limité.

 

  Ma cible se trouve à quelques trois cent mètres de ma sarbacane. Toujours aussi détendue, aussi insolente de provocation. Il se croit sans doute en sécurité. Mais en nul endroit sur terre on ne peut m'échapper.

 

  Retient bien ça, Arthur quand ma fléchette te pénètrera: une attitude désinvolte envers moi se paye toujours un jour ou l'autre.

 

***

 

  Il fait tout noir... Autant allumer la télé.

 

  Est-ce qu'il reste encore des chips? Oui, un paquet. Mais après, il faudra trouver autre chose à manger. Sans doute.

 

  Je bâille à m'en décrocher la mâchoire. Décidément, cette émission n'est vraiment pas terrible. Celle d'avant non plus d'ailleurs. En fait, aucune ne vaut vraiment le coup.

 

  Elles sont toutes fades.

 

  Pourquoi ne pas éteindre l'écran, dans ce cas?

 

  Non, pas la peine. Ça occupe. Et puis, peux pas bouger. Veux pas bouger.

 

  Faut pas penser. Surtout pas. Faut éviter de penser.

 

   J'ai l'impression d'avoir la tête vide, comme évaporée dans l'air. Il ne me reste plus que mon corps, lourd, horriblement compact, effondré comme un sac vide sur le canapé. Un poid qui me maintient devant la télé. Qui me maintient sur Terre et m'empêche de m'envoler comme le fait mon esprit.

 

  Je tremble de froid.

 

   Je me sens nauséeux et j'ai la désagréable sensation que des nuages noirs flottent dans mon crâne vide, qu'une brume sombre m'enveloppe et me traverse de part en part. Comme si je n'avais plus de corps, que j'étais devenu la brume elle-même, libéré de mon poid.

 

  Des chuchotements et même des éclats de rire se font entendre.

 

-Ô Temps! Qu'il reste là! Ne bouge pas le petit humain tout pâle de son petit bijoux.

 

  Mais impossible d'y comprendre un mot, tout va trop vite.

 

-Eh bien, Rémi? On oublie ses amis?

 

  C'est encore sa voix. Résonne-t-elle vraiment dans la pièce en ce moment-même? Ou seulement dans ma tête, ma tête vide?

 

  Un ricanement glaçant éclate à mes oreilles avec la même puissance que si la chose s'était tenue tout contre moi.

 

  Mais il n'y a personne à côté de moi... Non?

 

  Je sens une chaleur se répandre soudain le long de mes jambes. Je baisse les yeux et constate qu'une tâche humide macule le devant de mon pantalon. Le ricanement reprend de plus belle.

 

  Je tremble de peur, à présent.

 

  Pourquoi suis-je incapable d'en finir ?

 



28/08/2017
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