Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

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Chapitre 8:Condamné à mourir

 

  Le visage autrefois laiteux de Rémi a maintenant atteint une couleur grisâtre de vieux fromage. Il se fond presque dans la poussière et la saleté qui parsèment son canapé dans lequel il reste attaché comme une tique à un bout de chair depuis des mois.

 

  Il a pris du poid. Des cadavres de boites de gâteaux et de sachets de chips s'amenuisent à ses pieds, aux côtés d'innombrables bouteilles de boissons sucrées.

 

  Il a les yeux rouges. Son regard ne se détache pas un seul instant de l'écran de télévision, seule véritable source de lumière dans l'appartement, posée sur un petit meuble devant le canapé.

 

  Il est seul. Un doux nuage noir sature l'air. Et je suis là.

 

   Le programme du téléviseur est un reportage d'une cinquantaine de minute sur les minorités sexuelles et la théorie du genre. Rémi entend plus qu'il n'écoute le charabia du journaliste qui s'extasie devant une Marche de Fiertés. Passe ensuite à l'écran une série d'image de couples homosexuels s'embrassant langoureusement, et de personnes androgynes brandissant fièrement leurs premiers médicaments hormonales. Ma cible grimace. Elle grogne. Elle se redresse comme elle peut dans son canapé poussiéreux et crache violemment en direction du reporter. Une haine et un dégout sans noms s'emparent de ses tripes et les compressent jusqu'à lui faire atrocement mal. Nauséeux, Rémi frissonne, se cambre en avant et vomit ses entrailles pourries. Puis il s'écroule à nouveau en gémissant pitoyablement.

 

   La fenêtre du salon reste fermée à clef et couverte par les volets depuis ma rencontre avec Rémi; mais heureusement, dans la cave de la maison, un soupirail cassé laisse modestement pénétrer l'air frais, à défaut de lumière. C'est par cette ouverture que j'ai finalement pris l'habitude d'entrer.

 

  Je me dirige vers l'épave humaine de la maison et m'arrête à ses pieds, tâtant du bout des griffes les restes de chips dans l'espoir d'y trouver de quoi manger moi aussi. Peine perdue: Il ne reste rien.

 

   Je saute avec souplesse sur le ventre de Rémi et le dévisage avec sérénité, la queue enroulée autour de mes pattes. Il me fixe d'un regard vitreux qui effleure à peine mon beau pelage noir et blanc. Le misérable est décidément bien faible. Il trouve cependant encore l'énergie de marmonner d'une voix singulièrement pâteuse:

 

"Tu...Tu sers à rien toi! Tu permets ça... Tu viens faire chier les gens qui ne te demandent rien et tu permets ces... ces.... merdes contre-natures.

 

-Tu veux sans doute parler des humains que tu vois à l'écran.

 

-Ouais. Ouais..."

 

  Il n'a pas l'air surpris le moins du monde d'entendre un chat parler. Il continue de plonger ses yeux bleus dans mes prunelles blanches sans esquisser un geste. Je sens monter en moi l'irrépréssible envie de titiller son cerveau ramolli.

 

-Vous les humains, vous vous distinguez dans l'Univers par votre affligeante faiblesse. Vous ne connaissez pas grand chose de la vie et rien du tout de l'Après. Vous êtes de petits bonhommes de bois avec lesquels la Nature expérimente ses fantasmes. Alors je te demande de réfléchir à ceci: Comment peux-tu penser qu'un homme ai le pouvoir de commettre un acte allant contre l'ordre établi depuis le début du Temps?

 

  La colère se dispute la clarté des yeux de mon blondinet avec la léthargie.

 

-Les hommes et les femmes sont biologiquement faits pour être ensemble...

 

-Pourquoi donc?

 

-Ça parait évident, non? S'énerve Rémi qui semble trouver difficilement ses mots.

 

  Logique dans un sens, puisqu'il ne peut raisonner contre moi. Mais comprendrait-il ?

 

   Tous leurs sentiments leurs sont donnés par la Nature. Tout ce qu'ils ressentent, c'est la Nature qui l'a voulu. Si une personne en aime une autre, il n'y a aucune chance pour que cela échappe à sa volonté. Et même si une personne souhaitait modifier son corps, ce dernier resterait toujours sous le contrôle des lois de l'Univers. Les lois de l'Avant. Ceux qui donnent les innés, ceux qu'ils appellent Allah. Tous le problème vient de vous, humains. Vous vous êtes créés vos propres barrières en inventant des principes bâtards que vous croyez ancestraux. Vous vous êtes enlevés la totalité de votre liberté et vous ne vous en rendrez jamais compte car vous ne savez pas penser. Ça en est si grotesque, si vous saviez...Vous êtes sans aucun doute les créatures les moins bien placées au monde pour décider de ce qui est contre-nature ou pas.

 

  Rémi me repousse brutalement de la main. Je saute alors du canapé et grimpe sur le meuble de la télévision. Je me poste devant l'écran et le toise en remuant les moustaches. Incapable de se lever, il proteste néanmoins d'une voix légèrement plus éveillée:

 

-Notre but dans la vie est de perpétuer l'espèce! Tout le monde sait cela. Pousse-toi de là!

 

  Pauvre Rémi. Lui aussi crois donc à cette petite fable!

 

   Je ne peux me retenir un instant de plus et un fou rire sonore s'échappe de ma gueule. Je me roule sur le dos, dévoilant mon ventre immaculé, le corps agité de soubresauts incontrôlables. Quel ridicule! Comment le destin des humains pourrait-il être de vivre éternellement!

 

  Alors que la recherche de la vie éternelle est jutement le seul et unique principe contre-nature. Pas étonnant que cela soit l'obsession des hommes.

 

  Je retourne vers le canapé ainsi que vers l'épave qui y est toujours échouée, grimpe le long du corps et plante mon visage à un poil de moustache de celui de ma cible. Cette dernière se pétrifie sous mon regard:

 

-Vois-tu toutes ses personnes à l'écran sur lesquelles tu te plaît à cracher? Sais-tu pourquoi elles ne valent pas moins que toi? (Auncune réponse de Rémi mais je n'en attendais pas) Parce que tous finiront un jour ou l'autre par me succomber! Vous mourrez tous, ainsi que le veut la loi des Temps. Aucun d'entre vous ne m'échappera. Vous êtes, avez toujours été, et serez toujours égaux façe à l'Assassin.

 

   Une lumière noire éclaire l'expression cadavérique de mon blond, émanant de la bague d'onyx qui enserre toujours son annulaire. L'expression de son acquéreur se décompose tandis que ses pupilles se mettent à trembler furieusement. La haine qu'il me voue s'accumule en lui mais il demeure trop faible pour l'extérioriser. Seuls ses yeux trahissent son extrême tension.

 

- Mets-toi à la page, saloperie, siffle-t-il les dents serrées, on peut t'échapper sans mal, de nos jours. On commence à congeler des corps pour les ranimer plus tard. (Il trouve en lui la force de soutenir l'éclat de mes pupilles avant de continuer son laïus) Tu ne fais plus peur à personne. J'ai vu un truc là-dessus aujourd'hui. On ne sera bientôt plus jamais voué à mourir! Tu es inutile maintenant... On peut te résister! Un gars qui s'appelle Dennis Kowalski. Il dit qu'il fera geler son corps à sa mort, lui aussi. Et il va revenir un jour. Un jour, malgré toi. Malgré toi!

 

  Il faut que ça s'arrête. Ça ne peut plus continuer ainsi! Je dois m'échapper de cet enfer... Il me faut de l'aide. Il faut que je vois...

 

  Je fais se stopper le cours de ses pensées en fourrant ma queue dans sa bouche avant qu'il n'ai le temps d'aller plus loin. Il s'étouffe instantanénement dans la fourrure abondante de celle-ci et tousse à plusieurs reprises.

 

-Parler avec un chat. C'est préoccupant, tu ne trouves pas?

 

  Les poils se collent à son gosier. Je lui glisse alors à l'oreille de ma voix la plus ténue:

 

-La seule chose qu'aura gagné le cher Dennis, c'est la garantie d'avoir son corps conservé pendant un certain temps. Mais vois-tu Rémi, Un cadavre ne fait pas un vivant.

 

 

***

 

  Tu ne m'auras pas, Assassin... Jamais! Jamais, tu m'entends?



30/09/2017
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