Monde des Rêves 2.0 de Salomon Koubatsou

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Chapitre 9:Corde et souvenir

  Des pleurs, des pleurs, toujours des pleurs... ça en devient monotone par moment.

 

   La famille de Gilles s'est littéralement changée en fontaine depuis le début de la journée et ça ne semble pas près de s'arrêter. Sa soeur, sa femme, son fils, ses trois petits-enfants. Tous sont réunis autour de la petite table du salon dans une ambiance asphyxiante. Ils ne bougent pas, parlent à peine. Ils sont simplement venus se lamenter tous ensemble.

 

  Bien sûr, leur chagrin est légitime: J'ai pendu Gilles ce matin.

 

  Je l'avais trouvé tout en larmes, prostré dans sa cave. Il hoquetait bien trop pour m'entendre arriver et il me tournait le dos. De toute manière, ses yeux étaient trop gonflés pour me voir approcher.

 

  J'avais grimpé le long des tuyaux qui strillaient le plafond, et sorti de la poche de mon manteau une longue, lisse et épaisse corde que j'avais attaché aux canalisations. Oui, lisse. Garantie sans brûlure. Mais surtout, très élastique.

 

   Il avait ensuite fallu mettre à l'épreuve mon adresse en me laissant glisser le long de la corde sans émettre le moindre son et la descendre juste ce qu'il fallait pour qu'elle se tende au maximum, à 10 centimètres du haut du crâne dégarni de ma cible. Cible toujours en proie à sa douleur. Il est bien triste pour un humain selon moi, de finir avec aussi peu d'énergie vitale dans le corps. À se demander ce qu'ils font de leur vie pour en arriver à vouloir la fuir. Enfin, si c'est ce qu'il souhaite, je suis toujours disponible pour exaucer leurs voeux.

 

   Avec une suave douceur, le corps toujours enroulé autour de la corde dans un équilibre parfait, j'avais passé le noeud coulant autour du cou osseux qui m'attendait. Son regard était vague et de l'écume maculait ses lèvres tremblantes. Puis, d'un coup, mes pieds sautèrent à terre, mes mains empoignèrent les aisselles de Gilles et, dans une fulgurante impulsion, le lancèrent en l'air, sans qu'il n'ai eu le temps de tourner la tête vers moi. La corde s'était alors tendue d'un coup, laissant le corps de l'homme en hauteur, retenu par le noeud qui s'était enserré jusqu'à produire un craquement sonore. C'était du grand art. Exécuté en une poignée de seconde.

 

   Aussitôt après, un bruit sec avait retentit dans la gorge de mon suicidé, semblable à celui qui s'était échappé de celle du petit Jules jadis. J'avais reculé de quelques pas pour contempler ma création. On aurait dit un lapin pris dans un collet. Son cadavre se balançait encore faiblement. Je sentis en moi, quelques part très loin en moi, une sensation chaude et enivrante s'ouvrir au grand jour comme une fleur. Mon corps en feu s'était approché de celui encore tendre qui pendait sous mon nez...

 

  Mais ça, la vieille veuve de Gilles l'ignore totalement.

 

  Le brouillard noir stagne dans la pièce comme la fumée dans un vieux saloon. Il hypnotise la famille de Gilles, les empêche de détourner leurs pensées de cet évènement. Entièrement sous ma coupe. Là, en tailleur sous la table, je me sens comme à l'apogée d'un grand règne.

 

  Mais après un temps, la soeur du pendu se dirige lentement vers un vieux livre posé sur une étagère, le ramène à la petite table et l'ouvre.

 

  C'était un album de photos de famille.

 

   Un hoquet de douleur parcourt le groupe d'endeuillés et les larmes redoublèrent d'abondance. Mais de faibles sourires apparaissent maintenant ça et là. Tous tournent ensemble les pages de la précieuse relique, le chagrin nuancé à présent par une orbe blanche que je n'avait rencontré que trop de fois...

 

  L'un des jeunes enfants montre du doigt un cliché de son grand-père lorsqu'il avait son âge.

 

-Regardez! Il est coiffé pareil que moi !

 

  Le petit garçon rit (ou sanglote ?) d'émerveillement à travers ses larmes. Son père sourit:

 

-Et tu vois ces petites voitures qu'il tient dans ses mains? Je jouais avec quand j'étais enfant.

 

-Oui, ajoute la grand-mère, je me rappelle qu'il avait toujours peur que tu les casses ou finisses par les perdre. Mais tu étais très soigneux avec ses affaires. Il était fier de toi tu sais.

 

  Une petite fille lève la tête vers la mère de son père:

 

-Alors ça veut dire qu'elles sont toujours là? Que Louis, Camille et moi on pourra y jouer nous aussi?

 

-Avec plaisir, si vous y tenez et que vous en prenez soin.

 

   L'émotion est trop intense pour la grand-mère et les sanglots la malmènent de plus belle. On dirait qu'elle ne pourra jamais s'arrêter. Mais malgré cela, je sens les coeurs serrés se dilater et dégager de plus en plus de cette vapeur cotonneuse. La vapeur blanche commence lentement à s'imposer dans la pièce aux côtés de ma belle brume noire, elle se mélange avec, sature mon oxygène. Je sens l'air devenir opaque autour de moi et je comprend que je ne vais pas pouvoir m'attarder.

 

   C'est cet Amour. Leur brutal Amour qui m'empêche de garder le contrôle. D'habitude, la peur et l'horreur de la mort les rendent vulnérables. Ils s'empêtrent dans ma mixture sombre et prennent alors un temps infini à s'en sortir. Certains même n'y parviennent pas. Mais l'Amour, cette force mystérieuse propre aux vivants leur donne un nouveau courage. Elle les pousse tout le long de leur existence, des tout premiers cris aux ultimes soupirs. C'est d'une certaine manière, un autre passeur. Une sorte de collègue.

 

  Ou de rival.

 

  Après tant d'années de travail et de rencontres, j'en ai conclu qu'il s'agissait de mon alter ego du monde des vivants. Et comme tout ce qui touche de près ou de loin aux humains, son but est ridicule de folie: me résister. Encore et toujours.

 

  La différence est qu'elle ne m'empêche pas de tuer. Disons qu'elle préfère aider les humains à vivre. Et dans certains cas de figure, sans que je ne comprenne trop pourquoi, il lui arrive même de collaborer avec moi.

 

  En clair, c'est une puissance solitaire et infiniment mystérieuse, incomprise à la fois des forces de l'Avant et de celles de l'Après. Une force que j'ai fâcheusement bien du mal à cerner.

 

  Le cotonneux voile blanc domine à présent totalement la pièce où la famille pleure et rie tout à la fois devant les images du passé.

 

  La brume noire est lentement chassée. Je commence à suffoquer. À sentir mon ombre oppressée. Il faut que je disparaisse. Gilles est pendu, le deuil est posé. Plus aucune raison de s'attarder ici.

 

***

 

 

-Comment allez-vous aujourd'hui, monsieur Dellan?

 

-Bien. Je crois.

 

-Poursuivez-vous toujours votre traitement?

 

-Oui, toujours. Je sens qu'il m'aide.

 

-C'est une bonne chose alors. Cela fait déjà cinq mois que vous l'avez commencé, c'est bien ça? Pour près d'un an que dure votre dépression?

 

-C'est exact.

 

-Bien. Il me semble que vous avez repris contact avec vos amis il y a quelques semaines, je me trompe ? Vous m'en aviez vaguement touché deux mots la dernière fois.

 

-Oui, c'est vrai. Alex, Ellie... J'ai encore du mal à sortir mais je parle régulièrement avec eux par téléphone, on prend des nouvelles, je les invite aussi à manger chez moi de temps en temps. Je... J'avoue que ça me rend souvent nerveux quand ils viennent. J'ai peur qu'ils s'ennuient ou qu'il y ai un problème, qu'on se dispute et qu'ils s'en aillent.

 

-Surtout vous ne devez pas vous forcer si vous sentez qu'il est trop tôt pour...

 

-Non! Ça me fait du bien de les voir, vous savez. J'apprécie beaucoup leur compagnie. Je n'avais pas réalisé combien ça m'avait manqué.

 

-Bon. C'est à vous de juger ce qui est à votre portée ou pas. Faites tout de même attention. Mais quoi qu'il en soit, je vous crois sur la bonne voie, monsieur Dellan. Vous me paraissez de moins en moins taciturne. Bien plus ouverts au dialogue qu'à nos premiers rendez-vous.

 

-Je ne sais pas... On verra bien.

 

-À présent, j'aimerai parler de vos pensées... Avez-vous toujours des idées noires?

 

-Oui. Tout le temps. Le matin, quand je me réveille, je suis souvent de bonne humeur, je me dis que ça y est, c'est terminé, que je vais à nouveau pouvoir croquer la vie à pleine dent... Et puis l'instant d'après, tout revient. Je me sens comme plongé dans un grand brouillard noir, je sens mon corps s'engourdir à la seule pensée du monde extérieur...

 

-Le monde extérieur?

 

-Tout ce qui se trouve en dehors de chez moi. L'inconnu, en fait. Je sens l'angoisse monter et c'est comme si j'étais un intru sur Terre. Je me sens inutile. Tout seul.

 

-Et dans ce cas-là, que faites-vous?

 

-J'essaie de respirer lentement pour me calmer mais ça ne fait pas beaucoup d'effet. Et j'appelle Ellie. Enfin, pas toujours; j'ai toujours peur de l'ennuyer. Mais souvent, je l'appelle quand je ne me sens pas bien. C'est elle qui insiste pour que je le fasse.

 

-Et elle a entièrement raison, si vous voulez mon avis.

 

-Sûrement. En tout cas, ça me réconforte. Ça me rassure, même. Je me dis que je me fais des idées, que je ne suis pas seul puisqu'ils sont là pour moi.

 

-Très bien! Eh bien je pense que cela sera déjà bien assez pour cette semaine. Je vous donne rendez-vous mercredi prochain à la même heure. Et d'ici là, continuez vos efforts et portez-vous le mieux possible.

 

-Merci. Bonne soirée docteur.



07/10/2017
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